STABLECOINS, la mutation de l’intermédiation en question
Last Updated on 15 janvier 2026 by Sara
Longtemps confinés aux marges spéculatives de l’écosystème crypto, les stablecoins — jetons numériques adossés à des actifs traditionnels — s’imposent progressivement comme un enjeu central de l’architecture financière mondiale. Avec une capitalisation dépassant 200 milliards de dollars et une utilisation désormais institutionnalisée dans les règlements de gros, ces instruments opèrent une double disruption : technique, en substituant au compte bancaire le jeton programmable ; stratégique, en redessinant les rapports de force monétaires entre l’Europe et les États-Unis.
I. LE RÉVÉLATEUR LIBRA : QUAND UNE BIGTECH DÉFIE LA SOUVERAINETÉ MONÉTAIRE
L’année 2019 marque une rupture dans la perception institutionnelle des actifs numériques. Le projet Libra, porté par Meta (alors Facebook), transcende le débat technique sur les cryptomonnaies pour poser frontalement la question du pouvoir monétaire à l’ère numérique.
En proposant un stablecoin mondial adossé à un panier de devises et potentiellement accessible à plus de 2,7 milliards d’utilisateurs, une entreprise privée a, pour la première fois, menacé de préempter directement la souveraineté monétaire des États. L’architecture du projet visait explicitement à court-circuiter les systèmes de paiement traditionnels en s’appuyant sur un réseau social transnational comme infrastructure de distribution.
Cette tentative de « privatisation de la monnaie » a provoqué un électrochoc dans les chancelleries et les banques centrales. Elle a révélé qu’une infrastructure numérique privée disposait désormais de la masse critique nécessaire pour créer une monnaie « hors sol », affranchie du contrôle des autorités monétaires nationales. Face à cette menace systémique, la réponse politique s’est structurée selon deux axes parallèles : l’accélération des travaux sur les monnaies numériques de banque centrale (MNBC) d’une part, et l’élaboration d’un cadre réglementaire contraignant d’autre part, dont le règlement européen MiCA (Markets in Crypto-Assets) constitue l’expression la plus aboutie.
Le stablecoin quittait ainsi définitivement le périmètre de l’innovation de niche pour entrer dans celui des enjeux de sécurité financière et de souveraineté nationale.
II. ANATOMIE D’UNE RUPTURE : DE LA MONNAIE SCRIPTURALE AU JETON PROGRAMMABLE
Pour comprendre la portée disruptive des stablecoins, il convient de les resituer dans la généalogie des innovations monétaires numériques. Contrairement à une perception répandue, les stablecoins ne précèdent pas la blockchain : ils en constituent le produit de deuxième génération. Si le Bitcoin (2009) a introduit la technologie de registre distribué (DLT), son échec fonctionnel comme réserve de valeur et unité de compte, en raison de sa volatilité structurelle, a rapidement imposé la nécessité d’un mécanisme correctif. Les stablecoins répondent précisément à cette carence : exploiter les propriétés techniques de la blockchain (transférabilité 24/7, instantanéité, programmabilité via smart contracts) tout en y injectant la stabilité des monnaies souveraines par un mécanisme d’adossement.
Le déplacement du monopole de l’écriture
Le système bancaire contemporain repose sur la monnaie scripturale, une monnaie de compte dont la banque est le dépositaire exclusif et le tiers de confiance incontournable. Chaque transaction suppose une inscription dans le grand livre de l’établissement, conférant à celui-ci un pouvoir de contrôle et de validation sur l’intégralité des flux.
L’émergence des jetons de monnaie électronique introduit une rupture de paradigme. La preuve de détention n’est plus l’inscription comptable au passif de la banque, mais la possession d’un jeton cryptographique sur un registre distribué. Pour l’institution financière, cette transition signifie une perte de contrôle direct sur la circulation de la masse monétaire : une fois émis, le stablecoin circule de pair à pair, sans intervention — ni rémunération — de l’intermédiaire bancaire traditionnel.
Le risque de « fuite » du bilan
L’enjeu stratégique majeur réside dans la composition des réserves qui gagent ces jetons. Lorsqu’un acteur non-bancaire émet un stablecoin, il convertit typiquement des dépôts bancaires (figurant au passif des banques commerciales) en actifs de réserve de haute qualité, principalement des titres de dette souveraine à court terme. Ce mécanisme opère une ponction directe sur la liquidité bancaire disponible.
Si cette dynamique devait se généraliser, elle réduirait mécaniquement la base de dépôts du système bancaire, limitant ainsi sa capacité de transformation et, in fine, son pouvoir d’octroi de crédit à l’économie réelle. Les estimations actuelles situent la capitalisation totale des stablecoins autour de 200 milliards de dollars — un montant encore marginal à l’échelle du système financier mondial, mais dont la trajectoire de croissance interpelle.
L’avènement de la monnaie programmable
La dimension la plus disruptive du stablecoin ne réside pas tant dans sa fonction de réserve de valeur que dans sa capacité à s’intégrer nativement dans des protocoles informatiques autonomes. Contrairement à la monnaie scripturale classique, le jeton permet d’automatiser des flux financiers complexes — conditionnalités, tranches successives, décaissements automatiques — sans recours aux systèmes de compensation traditionnels (Swift, SEPA, Target2).
Cette programmabilité ouvre la voie à une désintermédiation sélective : les flux les plus standardisés et les plus lucratifs (règlements transfrontaliers instantanés, optimisation de trésorerie en temps réel, règlement-livraison atomique pour les actifs tokenisés) risquent de migrer vers des infrastructures que la banque ne supervise plus, la reléguant progressivement au rang de simple fournisseur de connectivité réglementaire.
C’est précisément cette perspective qui explique l’intérêt croissant des acteurs institutionnels pour les stablecoins de gros (wholesale stablecoins), destinés aux règlements interbancaires et aux transactions entre grandes entreprises, là où la création de valeur opérationnelle est maximale.
III. L’ASYMÉTRIE STRATÉGIQUE : DOMINATION DU DOLLAR ET FINANCEMENT INDIRECT DE LA DETTE US
Le retard européen dans l’économie des stablecoins n’est ni technologique ni entrepreneurial : il est fondamentalement monétaire et géopolitique. Aujourd’hui, plus de 90 % de la capitalisation totale des stablecoins est libellée en dollars américains, concentrée principalement sur deux jetons : Tether (USDT, ~135 Md)etUSDCoin(USDC, 55Md) et USD Coin (USDC, ~55 Md )etUSDCoin(USDC, 55Md). Cette domination écrasante n’est pas le fruit du hasard.
L’hégémonie du dollar numérique
En contrôlant l’émission des principaux jetons de référence, les acteurs américains imposent de facto le dollar comme unité de compte universelle de la finance décentralisée et des échanges sur protocoles blockchain. Cette dynamique prolonge dans l’espace numérique l’hégémonie historique du dollar dans le système financier traditionnel, mais avec une efficacité démultipliée : alors que la dollarisation classique nécessite des réseaux de correspondants bancaires et des infrastructures lourdes, le stablecoin permet d’exporter instantanément la monnaie américaine dans l’ensemble des infrastructures numériques mondiales.
Pour les utilisateurs non-américains — qu’il s’agisse d’entreprises, de plateformes d’échange ou de particuliers —, recourir à un stablecoin en dollars signifie court-circuiter les réseaux de paiement domestiques et réduire de facto l’euro, le yuan ou le yen au statut de monnaies de second rang dans les écosystèmes numériques émergents.
Le financement indirect de la dette souveraine américaine
C’est sur ce point que se noue le véritable rapport de force stratégique. Les grands émetteurs de stablecoins en dollars sont désormais devenus des acteurs significatifs du marché obligataire américain. Pour garantir la convertibilité de leurs jetons, ils détiennent des réserves massives, principalement sous forme de bons du Trésor américain (Treasury Bills) à court terme.
Tether et Circle, les deux principaux émetteurs, figurent aujourd’hui parmi les vingt plus gros détenteurs de dette publique américaine — devant plusieurs pays développés. Chaque dépôt d’un utilisateur européen, asiatique ou latino-américain dans un stablecoin libellé en dollars se traduit mécaniquement par un prêt consenti à l’État fédéral américain. Ce mécanisme opère une forme de taxation invisible sur la liquidité mondiale au profit du Trésor américain, lui permettant de financer sa dette à moindre coût tout en exportant son risque de crédit.
Pour l’Europe, cette configuration présente un double inconvénient : une fuite de liquidités hors du système bancaire européen, et un financement passif de la dette d’un État tiers, sans contrepartie stratégique ni capacité de supervision.
IV. LA RIPOSTE EUROPÉENNE : MICA, UN BOUCLIER JURIDIQUE SANS ÉPÉE COMMERCIALE
Le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets), adopté en 2023 et entré progressivement en application entre juin 2024 et décembre 2024, constitue la réponse institutionnelle de l’Union européenne à la menace identifiée en 2019. Avec un décalage de près de cinq ans entre l’émergence du risque et l’entrée en vigueur du cadre juridique, MiCA illustre l’asymétrie temporelle entre l’innovation technologique portée par des acteurs privés et le temps long de la souveraineté législative.
Un cadre normatif sans équivalent mondial
MiCA instaure des exigences strictes en matière de fonds propres, de composition des réserves, de transparence et de gouvernance pour tout émetteur de stablecoins souhaitant opérer dans l’Espace économique européen. Les jetons de monnaie électronique (e-money tokens) et les jetons référencés sur actifs (asset-referenced tokens) sont désormais soumis à un régime proche de celui applicable aux établissements de crédit, avec des obligations de liquidité, de ségrégation des actifs et de reporting prudentiel.
Ce dispositif vise explicitement à éviter qu’un acteur privé dispose de la capacité opérationnelle de court-circuiter le système bancaire européen. Il s’agit d’un texte « barrière », destiné à restaurer la primauté de la loi monétaire sur le code informatique des émetteurs, majoritairement américains.
Le piège de l’effet retardateur
Toutefois, l’excellence normative ne garantit pas l’efficacité commerciale. En érigeant des barrières à l’entrée élevées, MiCA protège le système financier européen, mais risque également de freiner l’émergence d’acteurs européens compétitifs. Les émetteurs américains, déjà installés et bénéficiant d’effets de réseau considérables, peuvent se permettre de se conformer aux nouvelles exigences — voire d’en tirer avantage en éliminant les concurrents plus petits et moins capitalisés.
Résultat paradoxal : la réglementation européenne, conçue pour contrer la domination américaine, pourrait finalement renforcer la position des oligopoles existants en créant une barrière réglementaire à l’innovation locale. L’Europe a gagné la bataille de la norme, mais elle risque de perdre celle de l’usage.
La fragmentation du paysage institutionnel
Face à l’urgence, les acteurs bancaires et financiers européens multiplient les initiatives : Forge (Société Générale), projets de banques allemandes et néerlandaises, expérimentations de la Banque de France sur les règlements interbancaires en monnaie de banque centrale tokenisée. Mais cette effervescence demeure désordonnée et cloisonnée.
Contrairement aux émetteurs américains qui imposent des jetons universels, interopérables et à forte liquidité, l’Europe voit émerger des solutions locales, souvent incompatibles entre elles. Ce manque de standardisation empêche la création d’un « Euro-Jeton » de référence capable de rivaliser en volume et en liquidité avec le dollar numérique. Les infrastructures développées risquent de rester fragmentées, limitant leur adoption à des périmètres géographiques ou sectoriels restreints.
Ce piège de la fragmentation constitue une opportunité involontaire pour les géants américains de la Tech : il leur suffit d’attendre que le marché européen s’essouffle dans ses divisions pour imposer, in fine, leur propre standard unifié comme solution de facto.
V. PERSPECTIVES : ENTRE FRAGMENTATION DU MARCHÉ ET COURSE CONTRE LA MONTRE
Le diagnostic est sans appel : l’Europe a érigé un bouclier juridique robuste, mais elle peine à développer une capacité offensive sur le terrain de l’usage. Cette posture défensive laisse persister un déséquilibre stratégique majeur.
L’Euro Numérique : une réponse tardive ?
L’Euro Numérique de Banque Centrale (e-euro), actuellement en phase de préparation par la Banque Centrale Européenne, est présenté comme la réponse souveraine ultime. Son calendrier prévisionnel situe son éventuel lancement à l’horizon 2027-2028, soit près d’une décennie après le choc Libra.
Cet « interrègne » de plusieurs années laisse un espace que les solutions dollarisées continuent d’occuper et de consolider. Pour les banques et les grandes entreprises européennes confrontées à des impératifs immédiats d’optimisation de trésorerie et de modernisation de leurs infrastructures de paiement, attendre passivement l’arrivée d’une MNBC relève du risque stratégique : les standards technologiques, les habitudes de marché et les effets de réseau pourraient être définitivement verrouillés au profit d’acteurs extra-européens.
L’impératif d’action immédiate
Pour les institutions financières européennes, l’heure n’est plus à l’attentisme prudent mais à la contre-offensive. S’engager massivement dans l’émission de stablecoins institutionnels dès aujourd’hui constitue la seule voie crédible pour éviter que l’euro ne devienne une monnaie de seconde zone, confinée aux paiements de détail domestiques, pendant que les flux de gros et les règlements internationaux basculent définitivement sous pavillon technologique étranger.
Trois conditions apparaissent nécessaires pour inverser cette dynamique :
- L’interopérabilité technique : les initiatives privées et publiques doivent converger vers des standards communs, permettant la circulation fluide de jetons libellés en euros entre plateformes et juridictions.
- La coordination politique : seule une impulsion au niveau de l’Union européenne permettra de dépasser la fragmentation nationale et de créer un écosystème unifié capable de générer des effets de réseau comparables à ceux des solutions américaines.
- L’alliance banques-FinTechs : la vitesse d’exécution nécessaire impose des partenariats stratégiques entre institutions établies, détentrices de la confiance et de la conformité réglementaire, et acteurs technologiques agiles, maîtrisant les infrastructures blockchain.
Vers une reconfiguration du rôle bancaire
À plus long terme, la question n’est plus de savoir si les stablecoins transformeront l’intermédiation financière, mais comment les banques européennes se positionneront dans cette transformation.
Deux scénarios se dessinent :
- Le scénario défensif : les banques demeurent cantonnées à un rôle de « tuyauterie réglementaire », fournissant la conformité et la connectivité aux systèmes de paiement traditionnels, tandis que la création de valeur et l’innovation migrent vers des acteurs Tech non régulés.
- Le scénario offensif : les banques deviennent elles-mêmes émettrices de stablecoins institutionnels, s’approprient la maîtrise des infrastructures blockchain et repositionnent leur intermédiation autour de la programmabilité monétaire et de l’automatisation des flux.
Le choix entre ces deux trajectoires se joue aujourd’hui. L’enjeu, pour l’Europe, est de passer du statut d’« arbitre du marché » — légiférant avec rigueur mais sans ambition commerciale — à celui d’« acteur de puissance », capable d’imposer ses standards monétaires dans les infrastructures numériques de demain.
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